La plongée, un plaisir solitaire ? |
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Par Cédric Verdier
Avec l'excès de confiance en soi et le manque d'entretien du matériel, la plongée en solo fait sans conteste partie des sept péchés capitaux du plongeur. C'est un sujet sans controverse ni polémique avec 99,9% des plongeurs unanimement d'accord pour condamner cette pratique et une ridicule minorité pour la soutenir farouchement.
Et pourtant, c'est une réalité de la plongée. Certain plongent seuls malgré les recommandations incessantes de tous les enseignants et de tous les organismes de formation à la plongée sous-marine. Bien sûr il s'agit de plongeurs autonomes et expérimentés, mais cela n'excuse rien.
Alors avons-nous à faire à de dangereux inconscients qui risquent leur vie au moindre problème ou y a-t-il une certaine hypocrisie générale qui fait que l'on élude complètement le sujet. En effet, aucun centre de plongée ou bateau de charter ne peut publiquement inciter à faire de la plongée un sport solitaire. C'est une question d'exemple vis à vis des autres plongeurs et de responsabilité en cas d'accident. Pourtant il n'est pas rare de voir, sur certains bateaux de plongée, un plongeur solitaire se mettre discrètement à l'eau en même temps que des palanquées, afin de cacher ses agissements coupables.
Il y a quelques années, un livre paru aux USA en parlait même librement en citant les avantages et les inconvénients de cette activité peu recommandable (voir encadré).
Pourquoi vous ne devez jamais plonger seul.
Dès le premier niveau de formation, et quelle que soit l'organisation dont dépend le cursus, la règle reste la même. La plongée n'est pas quelque chose que l'on fait seul. La preuve : en cas de séparation, on conseille toujours de ne chercher que quelques brefs instants les autres au fond, et de remonter tranquillement en surface.
Une plongée cela se fait en groupe appelé palanquée, ou au minimum par équipe de deux appelée binôme. Mais la motivation à cela reste la même. Plonger à deux apporte toute une série d'avantages non négligeables que la plongée en solo aura toujours du mal à concurrencer.
1. A deux, c'est plus pratique.
L'utilité d'avoir un équipier est évidente d'un aspect purement pratique. En effet ce binôme vous aide lors de toutes les phases de la plongée. S'il s'agit d'une plongée hors structure, la phase de planification à deux est bien moins fastidieuse. Vous avez moins de travail car l'un de vous va voir la météo pendant que l'autre va gonfler les bouteilles (il y en a toujours un plus malin que l'autre…). Vous pouvez ainsi discuter de tous les éléments constituant la plongée et chose inestimable, deux avis valent toujours mieux qu'un lorsqu'il s'agit d'être prudent et d'évaluer les conditions de plongée.
Juste avant la plongée, sur le bateau ou le rivage, être deux s'avère très pratique pour s'équiper et vérifier le matériel utilisé. Plus de contorsions pénibles et hasardeuses pour soulever sa bouteille et la capeler, votre binôme est là pour vous aider. Son regard extérieur lui permettra également de vous mettre en garde s'il voit une pièce de votre équipement mal positionnée ou défectueuse, une ceinture de lest vrillée ou un tuyau de détendeur mal placé.
Pendant la plongée, votre binôme peut vous aider dans les différentes tâches que vous avez éventuellement à accomplir, photo ou vidéo, orientation, respect du profil de plongée prévu.
2. A deux, c'est plus agréable.
A quelques exceptions près, l'homme aime à partager ses aventures et ses expériences. Les grands et les petits moments d'une plongée, c'est quelque chose que l'on partage volontiers avec quelqu'un. La surprise face à un mérou de belle taille que l'on ne s'attendait pas à voir à cet endroit. L'enthousiasme de la découverte du spectacle envoûtant d'une épave. La fascination d'une plongée de nuit sur un site de plongée pourtant maintes fois visité et que l'on redécouvre dans une atmosphère et avec une vie complètement différentes. La satisfaction d'une photo planifiée et enfin réalisée avec succès après plusieurs tentatives infructueuses.
Mais un binôme, c'est aussi un témoin qui vient ajouter foi au récit aux allures picaresques de vos dernières aventures subaquatiques, en particulier lorsque l'auditoire devient septique face à la richesse de la faune que vous avez rencontré ou des problèmes que vous avez surmontés. Nous en avons tous de ces plongées incroyables que même des photos n'arriveraient pas à rendre crédibles aux yeux des plus méfiants. Le binôme devient alors en quelque sorte, le garant de la vérité.
Enfin, plonger à plusieurs, c'est parfois aussi un bon moyen de se motiver, en particulier lorsque le dimanche matin, une petite flemme traîtresse vient vous surprendre au réveil pour vous suggérer la grasse matinée plutôt que la plongée. L'engagement pris vis à vis d'autres plongeurs permet de faire taire plus ou moins rapidement cette petite voix, en se rappelant malgré tout qu'il ne faut jamais se forcer à plonger.
3. A deux, c'est plus sûr.
L'utilité du binôme se fait particulièrement sentir en cas de problèmes. Dans toutes les situations de panne d'air, d'emmêlement ou de malaise sous l'eau, quel qu'en soit le type, avoir un autre plongeur avec soi, c'est augmenter considérablement ses chances d'éviter et de résoudre les problèmes, et diminuer ainsi son stress.
Le problème le plus évident, c'est bien sûr la panne d'air. Qu'elle soit due à l'épuisement du stock d'air dans la bouteille, à une panne de matériel ou à un détendeur en débit continu, la panne d'air met le plongeur solitaire dans l'impossibilité d'obtenir de l'air de quelqu'un d'autre. Il se voit donc contraint de remonter rapidement en surface tout en expirant, ce qui n'est pas trop difficile lorsqu'il est peu profond mais devient très aléatoire suivant les individus, en dessous de 20 mètres. L'autre solution est d'avoir son propre scaphandre de secours, dont la taille est fonction de la profondeur atteinte et de la procédure de décompression à respecter et d'être suffisamment relax pour s'en servir. Car seul, vous ne pouvez compter sur personne pour vous calmer. C'est le genre de situation où l'on comprend réellement pourquoi personne ne recommande la plongée en solitaire.
Autre problème, moins évident mais assez courant, l'emmêlement dans un filet ou un fil de pêche. A deux, la situation se gère assez facilement, à condition que tout le monde reste calme et que le plongeur emmêlé n'essaye pas de se libérer lui-même et laisse faire son binôme. Cela devient beaucoup plus difficile, voire critique, pour un plongeur Solo qui, sous l'effet du stress, va se contorsionner et se retrouver rapidement ficelé comme un gigot. Pour éviter cela, il existe maintenant sur le marché des coupe-file souvent bien plus efficaces que le traditionnel couteau de plongée souvent rouillé et mal aiguisé.
Les malaises et les problèmes pouvant entraîner une perte de connaissance sont particulièrement critiques pour les plongeurs qui se retrouveraient seuls sous l'eau. Sans personne pour s'occuper d'eux et éventuellement les remonter, les risque de noyade ou d'accident augmentent de façon impressionnante. Mais même avec un binôme, les choses peuvent ne pas être un jeu d'enfant. Remonter quelqu'un d'inconscient ou de malade sous l'eau représente déjà une technique que l'on ne maîtrise que grâce à un entraînement régulier. Les formations de plongée expliquent abondamment ces techniques de positionnement et de contrôle de la flottabilité, dès qu'il s'agit de donner au plongeur une relative autonomie. Mais tout cela se fait à deux. Seul et inconscient ou malade au fond, seule la chance et de bons réflexes peuvent constituer un binôme utile.
Il y a aussi les petits problèmes bêtes que l'on oublie souvent. Vous perdez votre masque sous l'eau et vous vous retrouvez face à un paysage subaquatique flou dans lequel récupérer son masque n'est pas chose facile. Vous êtes victime d'une méchante crampe à la jambe qui vous empêche pendant de longues minutes de palmer. L'eau est chaude et le Shorty est une bonne idée, sauf au moment de votre rencontre avec une méduse ou du corail de feu. Vous aviez pourtant bien fixé votre stab mais à un moment de la plongée, votre bouteille glisse et se libère et ne reste accrochée à vous que grâce au détendeur que vous avez en bouche.
Dans tous ces cas, et dans bien d'autres encore, votre binôme est là pour vous aider. Il peut résoudre les petits problèmes matériels, vous assister durant la remontée, vous mettre en flottabilité positive en surface, voire même vous tracter jusqu'au bateau. Là encore le binôme vous simplifie la vie (et même parfois la sauve).
Enfin pour tous ceux qui sont fascinés par le monde sous-marin, sa faune et sa flore, le binôme est indispensable, selon le vieil adage que deux cerveaux valent mieux que pas du tout. Le plongeur distrait oublie facilement de contrôler régulièrement ses paramètres de plongée. Lorsqu'il est concentré sur autre chose, il en perd toute notion de temps, de profondeur ou de pression d'air. Le binôme est pour y veiller, à condition qu'il ne soit pas lui aussi du genre distrait. Le plongeur solitaire n'a pas cette possibilité de se concentrer sur autre chose et d'oublier des paramètres qu'il est seul à gérer. Et imaginer que l'on peut confier entièrement son sort aux alarmes d'un ordinateur, fut-il le plus perfectionné du monde, relève d'une dangereuse utopie.
Alors face à cet intérêt pour la plongée en solitaire, le plongeur prudent et réfléchi sait qu'il est de très loin préférable de plonger avec un binôme. Une précaution malgré tout, celle de choisir avec soin les plongeurs avec qui nous partageons nos incursions sous-marines. Il est indispensable d'avoir non seulement des compétences et une expérience similaire, mais aussi d'avoir le même objectif de plongée et les mêmes goûts, afin qu'aucun ne soit déçu ou impatient. Partager une même conception de le plongée et avoir un matériel similaire sont également des facteurs à considérer. Difficile en effet de profiter réellement de la plongée lorsque l'un palme comme un fou alors que l'autre est du genre contemplatif, ou que l'un est transi de froid alors que l'autre est confortablement emmitouflé dans une combinaison étanche.
Ceux qui plongent seuls
Alain B., plongeur pro dans un port de l'Atlantique.
"Mon binôme, c'est mon assistant. Il est en surface et il y est sûrement plus efficace que s'il était au fond dans la vase avec moi avec une visibilité inférieure à 10 cm. Il surveille le narguilé et mon approvisionnement en air. On communique grâce à la glêne et un code de communication. Vous savez les rigodons des gamins. Ca marche là aussi et en cas de problème, il peut rapidement me tirer en surface, alors que sous l'eau, il ne me verrait même pas. On travaille ensemble depuis longtemps et il connaît mes habitudes. S'il y a problème, il s'en rend compte tout de suite et j'ai confiance en lui. Dans ces conditions, je n'ai pas réellement l'impression de plonger seul. On est relié ensemble et presque plus proches que des plongeurs qui se baladent chacun de leur côté."
Serge C., plongeur scientifique en Méditerranée.
"Je suis souvent amené à plonger seul pour faire avancer mes travaux. J'ai des tâches bien précises à effectuer au fond, généralement à faible profondeur, et j'ai quelqu'un en surface avec qui je communique à l'aide d'un système de communication sans fil. Je crois que les archéologues utilisent ça aussi. En tout cas, c'est idéal. On est en constante conversation afin qu'il remonte des prélèvements ou me donne des indications. Malheureusement je ne suis pas là pour profiter du paysage et me balader. Je reste plutôt statique sur une zone assez délimitée, à accomplir le travail que j'ai à faire puis je remonte sans m'attarder."
Lionel J., moniteur de plongée dans un centre de la Côte d'Azur.
"Plongez seul, cela m'arrive. Même si j'apprends à mes élèves à ne pas le faire, je dois parfois redescendre juste après une plongée afin de désenraguer l'ancre du bateau, prise dans un rocher. Ce n'est pas un profil de plongée parfait, mais parfois il n'y a pas d'autre solution. Et puis de temps en temps aussi, après une longue série de baptêmes, c'est plutôt agréable de prendre un peu de temps seul sous l'eau, sans avoir à s'occuper de quelqu'un d'autre. Tu es tranquille, immobile à regarder ce que tu veux, sans surveiller ou rassurer un débutant qui effraie tout ce qui bouge sous l'eau. C'est même une façon pour moi de conserver du plaisir à plonger. Mais nous devons faire ça discrètement car il n'est pas question que les débutants en formation nous voient et commencent à vouloir faire la même chose. Ici, en règle générale, on n'aime pas bien quand un plongeur demande à plonger seul."
Daniel D., photographe reporter sous-marin à Paris.
"Je plonge assez souvent seul, en fonction du type de photo que je souhaite faire. Lorsque je suis accompagné par quelqu'un, il faut que ce plongeur soit impliqué dans la prise de vue, soit en tant que modèle, soit comme éclairagiste. Sinon c'est très rapidement l'ennui et le froid qui la guettent. Sinon, pour des photos animalières, il est souvent plus simple de plonger seul car il m'arrive de rester scotché pendant ½ heure sans bouger, devant une anémone. Dans ces circonstances, un binôme s'impatienterait assez vite. Mes plongées solitaires se font à 15 mètres de profondeur maxi et me donnent la liberté d'esprit du photographe qui peut faire ce qu'il veut en fonction des sujets qu'il trouve au fond. En contrepartie, il faut que je fasse un peu plus attention à la pression d'air dans ma bouteille et mon orientation. Dans ces cas là, j'ai toujours avec moi un parachute de palier qui sert à me faire repérer en surface si jamais j'étais perdu ou si j'avais un problème."
François R., plongeur " extrême " et voyageur.
"Chacun son truc et sa façon d'apprécier la plongée. Moi c'est la profonde ou les conditions extrêmes. Dans le même esprit que les corailleurs ou les plongeurs spéléo, je prends avec moi tout le matériel me permettant d'être autonome et de me tirer des situations éventuelles que je pourrai rencontrer. C'est lourd et encombrant, ça demande une bonne préparation et de l'habitude mais ça n'a rien à voir avec du suicide. J'ai des systèmes de secours en cas de panne d'air ou face à différentes situations que je pourrai vraisemblablement rencontrer. Je fais ça avec du matériel haut de gamme, bien entretenu, vérifié et dans lequel j'ai confiance et un copain en surface qui est prêt à m'aider en cas d'urgence. Plonger avec quelqu'un d'autre, ce n'est pas la solution. S'il a moins d'expérience que moi, il faudra que je m'occupe de lui s'il a un problème, et si c'est moi qui en ai un, je ne suis pas sûr qu'il pourra m'aider. Je préfère plonger seul que mal accompagné."
Un livre sur la plongée en solitaire.
Chez Best Publishing aux USA, Robert Von Maier a fait paraître un ouvrage intitulé " Solo Diving " qui aborde avec honnêteté ce délicat problème. Quels sont les avantages et les inconvénients de cette activité. Comment gérer sa plongée et se préparer à toutes les éventualités possibles. Cet ouvrage légèrement provocateur est une mine d'informations très intéressantes et mérite largement le détour pour les anglophones.
Remerciements à Didier Grand de 6ème Continent pour avoir réussi à dénicher ce petit bijou.(Paru dans Apnéa)