La plongée en eau trouble |
![]()
Par Cédric Verdier
La plongée est dans l'esprit des gens une activité qui se pratique essentiellement dans des eaux chaudes, là où l'eau est bleue et d'une limpidité à faire pâlir d'envie le plus pur des diamants. Les poissons multicolores se pressent pour venir y rencontrer un plongeur dont l'évolution sous-marine s'apparente à la visite d'un aquarium.
Quelle idée pourrait alors nous traverser l'esprit de vouloir plonger dans un endroit où les eaux troubles cachent à chaque instant des périls imaginaires ou réels ? Pourquoi vouloir s'immerger et découvrir des fonds difficilement discernables à l'il nu, là où même les phares les plus puissants ont du mal à se faire respecter ?
Quelle est la raison pour laquelle un plongeur se voudrait explorateur d'un univers fantomatique et opaque, alors même que l'idée de plonger répugnerait les plus audacieux, tant l'image de la plongée loisir est associée à la clarté et la limpidité ?
Qu'est-ce qu'une plongée en eau trouble ?Quelques définitions sont avant tout nécessaires. En premier lieu, qu'appelle-t-on eau trouble ? On peut considérer que la visibilité est limitée lorsqu'il devient impossible de distinguer un autre plongeur à trois mètres en direction horizontale.
La visibilité horizontale est avant tout déterminée par la turbidité de l'eau, ou quantité de particules en suspension, que ce soit à cause de l'eau elle-même, de pluies récentes qui ont charrié des sédiments dans les rivières, ou de pollutions particulières, humaines ou naturelles comme le tanin des arbres.
Mais on trouve également d'autres facteurs dont l'un des principaux est la quantité de lumière qui arrive à pénétrer jusqu'à la profondeur à laquelle se trouve le plongeur. Elle est bien sûr réduite la nuit, ou par temps très couvert la journée, mais aussi en plongées sous plafond, telles que grottes, siphons, intérieurs d'épaves.
Mais les particules en suspension peuvent avoir également été générées par le plongeur qui soulève la vase du fond et qui peut mettre beaucoup de temps à se redéposer, ou par des conditions météo difficiles en surface qui ont le même effet sur les sédiments qui composent le fond.
La période de l'année est aussi à prendre en considération, notamment dans les carrières et les lacs, car l'eau peut se partager en couches claires ou troubles suivant les températures et les profondeurs respectives de chaque couche. Les saisons sont aussi à la base de la prolifération du plancton qui peut, en certaines zones du globe, réduire de façon impressionnante la visibilité.C'est généralement le lot quasi quotidien de ceux qui sont habitués à plonger en étang, en gravière, en lac, en rivière, et parfois en mer, lorsque les conditions sont peu clémentes.
La motivation des plongeurs en eau troubleAlors, si ces conditions de plongée sont moins idylliques que ce que l'on rencontre chaque jour dans une destination tropicale, pourquoi allez plonger en eaux troubles ?
Pour se faire une opinion objective de la réalité quotidienne, examinons les activités de différents plongeurs et leurs motivations.Paul M. est un jeune plongeur. Du haut de ses quelques plongées en mer et des formations successives qu'il a pu suivre, on lui propose ce jour là d'aller plonger sur l'épave du France dans le lac d'Annecy. Cette épave, dont il a beaucoup entend parlé par les autres plongeurs, lui semble un moyen idéal d'acquérir l'expérience de la plongée en eau douce tout en découvrant une épave que les ravages du temps ont épargné. Au programme : mise à l'eau du pneumatique et contact avec l'eau fraîche du lac, alors même qu'apparaissent les différences de flottabilité liées à la densité de l'eau. Un soupçon de stress s'installe dans son esprit, alors qu'il doit modifier son lestage en surface et qu'il constate que l'eau ne semble pas très claire. Mais, de moins en moins patients, les autres plongeurs font signes de descendre, en préalable à une immersion rapide, dans l'espoir de lutter contre le froid. Dès les premiers mètres, le stress s'installe définitivement, car où il devient rapidement évident que la visibilité est si réduite qu'il sera impossible de descendre groupés. Pour Frédéric, c'est la panique qui prend le relais : l'eau froide, les efforts en surface pour modifier sa ceinture de lest, et maintenant l'absence de visibilité, c'en est trop. Frédéric décide de remonter et d'abandonner toute idée d'explorer cette épave qu'il avait pourtant tellement envie de découvrir. Arrivé en surface, il remonte sur le pneumatique et attend, plutôt refroidi, le retour en surface des autres plongeurs qui ont décidé de continuer. Il apprendra ainsi que la turbidité de l'eau n'était mauvaise que dans les premiers mètres et qu'en dessous, la visibilité s'améliorait nettement, jusqu'à devenir franchement bonne à 40 mètres. Résultat : une expérience plutôt négative.
John L. est un ancien plongeur de la Marine Nationale. Pour lui, pas d'autres solutions pour s'entraîner aux différentes missions qui lui étaient attribuées, en particulier lors de visite de coques de navire dans un port. " La visibilité étaient parfois si réduite que l'on avait du mal à voir sa main posée sur la vitre du masque. Dans ces conditions, tout s'effectue au toucher. Inutile de dire que le moindre imprévu ajoute un facteur de stress considérable. Comme tout scaphandrier, il est nécessaire de maîtriser ses émotions et d'avoir une solide expérience de ces conditions difficiles. C'est pour cela que l'entraînement en eau très trouble est plus qu'indispensable "
Pour George H., grand amateur de photographie sous-marine, tous les sujets sont bons pourvu que l'image soit sous-marine et représentative de la plongée. " Je ne suis pas un aficionado de la macro ou du bancs de poissons sur fond de récif, mais plutôt de plongeurs en situation. J'aime figer un moniteur en train de donner des cours, un plongeur explorant une épave ou un chasseur à l'agachon. La plongée en eau trouble m'a aussi donné beaucoup de satisfactions car cela permet de recréer des ambiances sombres et fantomatiques. C'est dans ces conditions généralement peu appréciées par les autres photographes, que j'arrive à faire des images de plongeurs émergeant d'un brouillard sous marin, aux détours d'une épave. "
Enfin, pour Ringo S., le métier de la plongée est bien différent de ce qu'il prévoyait au départ. Pas de tropiques ni de poissons multicolores pour ce moniteur belge qui a choisi de travailler dans des carrières plutôt que de s'expatrier à la poursuite du mirage tropical. En moyenne quatre fois par semaine, sur toute l'année, il s'immerge dans les eaux froides et sombres des différentes carrières ouvertes aux plongeurs. " Les conditions sont très particulières. La visibilité particulièrement réduite rend la conduite de palanquée particulièrement éprouvante si le nombre des plongeurs dépasse les trois. Après une période de pluie, il devient facile de s'égarer ou de perdre un plongeur. Mais nos carrières ont aussi leurs attraits : elles ont été aménagées afin d'être pratique d'accès, conviviales et nous permettent de nous entraîner toute l'année. Au fil des années, elles ont été agrémentées par divers objets insolites tels que miroirs ou vélo. On y trouve diverses épaves de voitures, bus ou avion, se qui rend les explorations très intéressantes et, afin de ne pas se perdre, des systèmes de bouées, de plates-formes et de mains courantes, facilitent la vie du moniteur et du plongeur. Et une chose est certaine. Lorsque des plongeurs ont été formés dans ces conditions, tout leur est plus facile après, lorsqu'ils voyagent vers des eaux plus claires."
Suite à ces opinions diverses, on constate que la plongée en eau trouble a ses détracteurs et ses farouches amateurs, les uns ne comprenant pas pourquoi ajouter un stress supplémentaire à une activité à la base contemplative, les autres découvrant en eau trouble les charmes d'une épave, d'un objet perdu ou d'un site archéologique découvert au hasard d'une exploration.
Même si tout le monde s'accorde à dire que la plongée en eau trouble n'est pas la finalité en soi de la plongée sous-marine, on peut lui découvrir ses charmes, ou tout simplement y être obligé, pour des raisons logistiques ou météorologiques. Alors, lorsque la visibilité devient comparable au brouillard londonien, un certain nombre de problèmes apparaissent pour le plongeur qui n'en a pas l'habitude.
La perte du binôme ou de la palanquéeLorsque la visibilité descend en-dessous de quelques malheureux mètres, il devient plus prudent de limiter le nombre de plongeurs d'une palanquée. Inutile de tenter le diable ! Mais lorsque le champs de vision se calcule en centimètres, le système de binôme est de rigueur car à plus de deux plongeurs, point de salut.
Le risque est bien sûr de perdre les plongeurs avec qui l'on est. Face à ce risque, la plus extrême prudence est de rigueur car seul, il est toujours plus difficile de réagir face à une situation d'urgence.
Les plongeurs doivent donc rester constamment au contact visuel et se regarder fréquemment. Si les conditions sont particulièrement mauvaises et imprévues, il vaut alors mieux se tenir par la main plutôt que d'être séparé continuellement.Diverses solutions ont sinon été trouvé afin de garder le contact avec ce plongeur qui nous est tout à coup devenu si cher. Certains se reposent sur la puissance des lampes et l'étroitesse de leurs faisceaux, afin de percer l'épaisseur de particules en suspension et conserver un contact visuel souvent aléatoire. Mais le phénomène de diffusion guette si les particules sont trop nombreuses et l'on obtient souvent un halo lumineux qui aveugle plus qu'il ne repère. La règle est de ne jamais éclairer directement l'objet (ou le plongeur !) que l'on veut regarder.
On peut utiliser une lampe à éclats pour le repérage, mais en eau très trouble, le phénomène de diffusion est là encore très actif, et les éclats successifs ne font souvent que gêner le plongeur plus qu'autre chose.
Les plongeurs anglais, tout comme les plongeurs militaires, utilisent souvent une sangle pour conserver le contact avec le binôme. Cette sangle, fixée au poignet, évite tout écartement et permet même de communiquer au moyen d'un savant code de traction plus ou moins rapides et nombreuses.
Pour en confectionner une, il suffit de prendre une sangle d'1cm de large et de 2m de long, ou un morceau de cordage de dimensions similaires, et d'en pourvoir chaque extrémité d'une boucle que l'on passe au poignet mais qui peut facilement être enlevée par le plongeur qui le souhaite. On ne doit jamais utiliser un mousqueton ou une boucle que l'on fixerait sur une pièce d'équipement (anneau de stab, ceinture, etc.) car en cas d'urgence et en tension, tout cela deviendrait tout à coup beaucoup plus difficile à trouver et à larguer qu'à terre, au calme et au repos.
Cette sangle peut même être reliée à une petite bouée de signalisation en surface, que nos collègues d'outre-Manche nomment SMB (Surface Marker Buoy), que l'on déroule ou enroule au grée des variations de profondeurs, et qui permet d'indiquer au bateau en surface, la position où l'on se trouve à chaque instant. Un peu d'entraînement est nécessaire afin de pouvoir utiliser correctement l'ensemble sans se retrouver à l'état de gigot ficelé.
Et si toutes ces mesures n'ont pas été suivies ou se sont avérées inutiles, rien ne sert de chercher pendant des heures son binôme au fond. Mieux vaut respecter une règle sur laquelle on se sera mis d'accord avant la plongée et consiste à ne chercher au fond qu'au maximum une minute, dans les environs immédiats de là où l'on s'est perdu, à la recherche d'un bruit de bulles, d'un nuage de sédiments soulevés ou d'un éclat de lampe. Si cette recherche s'avère infructueuse, on remonte lentement, en respectant le profil de décompression prévu, et l'on retrouve l'autre plongeur en surface, si celui-ci a lui aussi respecté cette règle.
La désorientationL'un des problèmes majeurs de la plongée en eau trouble réside dans la perte des points de repère qui servent normalement à s'orienter sous l'eau. La position du Soleil n'est plus qu'un vague souvenir vite oublié, et les points de repère sous l'eau sont aussi difficiles à entrevoir que toute forme de poésie dans un morceau de musique Techno. Inutile donc d'imaginer entrevoir des points particuliers ou des rochers aux formes étranges et caractéristiques, afin de retrouver son chemin de retour.
Deux outils courants volent à notre secours, le compas et le dévidoir. Le compas nous permet de garder un axe de référence constant et fiable, le Nord, afin de prévoir et de suivre un parcours déterminé à l'avance. Dans des conditions de visibilité réduite, mieux vaut ne pas vouloir révolutionner la géométrie Euclidienne et se contenter de parcours simples tels que aller-retour, carré ou triangle. Sous l'eau, on réfléchit moins bien et toute tentative de mémorisation ou de parcours un peu complexe est souvent vouée à l'échec. Au sein du binôme de plongeurs, l'un s'occupera de l'utilisation du compas, alors que l'autre sera chargé de contrôler des éléments extérieurs tels que la sécurité, la profondeur ou le positionnement correcte du compas de son binôme, un compas qui n'est pas bien horizontal ayant parfois tendance à se bloquer.
Le dévidoir est lui aussi fort utile par visibilité très limitée. Fixé au point de départ et dévidé tout au long de la plongée, il sert tout naturellement à y revenir en rembobinant le tout, à mi-chemin entre le labyrinthe du Minotaure et le Petit Poucet. Pour cela il faut un dévidoir suffisamment long (certains font 200 m) et facile d'emploi. Il est malgré tout conseillé de s'entraîner avant à utiliser correctement un dévidoir. Cela ne s'improvise généralement pas, à moins de vouloir transformer cet outil issu du génie humain en une vulgaire pelote de fil tout emmêlé.
Enfin pour des plongées en rivière, dans le courant, où lorsque la visibilité est égale à zéro (voire moins !), l'idéal est alors d'être relié par un cordage à quelqu'un en surface qui donne progressivement du mou au fur et à mesure de la progression du plongeur. Sanglé d'un harnais, cette pratique n'est en général utilisée que pour un seul plongeur dans l'eau, afin là aussi d'éviter tout emmêlement.
Le stressUne fois devenu momentanément aveugle, le plongeur a tendance à stresser. On l'a vu, de nombreux problèmes peuvent survenir, liés à la diminution de la visibilité dans l'eau. Le plongeur, conscient de ces conditions particulières, doit faire preuve d'une concentration supérieure à celle à laquelle il peut être habitué en eau claire. Il doit constamment faire attention à ne pas perdre son binôme, au trajet qu'il est en train d'effectuer et aux divers obstacles qu'il pourrait rencontrer.
Une eau très trouble augmente les risques de se cogner contre quelque chose de coupant, tranchant ou contondant. Il faut être vigilant. Mais on a aussi à l'esprit le risque de s'emmêler dans quelque chose, fil de pêche, filet, ou tout simplement fil du dévidoir. Dans ces situations a priori stressante, l'aide d'un autre plongeur s'avère essentielle. Donc pas question de le perdre !
Cette sensation d'oppression que l'on peut ressentir en s'immergeant en visibilité réduite, peut être tempérée par une descente le long d'un pendeur ou du mouillage, afin de tenir quelque chose de fixe et de rassurant en main. Le contact tactile ou par l'intermédiaire d'une sangle avec l'autre plongeur, est également un moyen de se rassurer par la présence d'un autre plongeur que l'on ne distingue pas toujours visuellement.En eau trouble, on perd également ses propres repères corporels et la surface est parfois difficile à localiser sans l'aide des bulles du détendeur qui, jusqu'à preuve du contraire, ont tendance à remonter. Mais ne rien voir autour de soi peut être déroutant au début.
L'idéal est donc de s'habituer progressivement à toutes ces conditions différentes et de ne pas surcharger son attention par l'ajout d'autres tâches à effectuer. Chaque chose en son temps et une première plongée en eau trouble n'est certainement pas le meilleur moment pour essayer une nouvelle combinaison étanche ou un équipement jamais utilisé auparavant.
La plongée en eau trouble est avant tout le moyen d'accéder à des sites ou des épaves peu ou pas explorés, que ce soit en eau douce ou en eau de mer. Parfois c'est un choix délibéré, parfois le fruit de conditions météo imprévues. Dans tous les cas, des techniques sont nécessaires et des mesures de prudence sont indispensables. Pour les plongeurs qui sont habitués aux eaux troubles, inutile de dire que l'arrivée en eau très claire ne nécessite qu'une adaptation très rapide. La sensation de vertige peut-être