Etre hydrodynamique

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Par Cédric Verdier

 

Jonathan Livingston, goéland de sa profession et furieux rêveur durant ses heures de loisir, s'imaginait " voler toujours plus haut, plus loin, sans effort et sans limites ". Désirant par dessus tout accomplir son rêve, il se mit à étudier d'autres techniques de vol, empruntées à différentes espèces d'oiseaux, modifiant ainsi les mouvements de ses ailes afin d'augmenter sa vitesse et ses performances.
Qu'en est-il du plongeur ? La même chose. Chacun d'entre nous cherche à s'améliorer, à se dépasser dans ses techniques et ses déplacements sous-marins. C'est là où la recherche de l'hydrodynamisme entre en jeu. Il suffit de comparer les légers mouvements d'un poisson, la grâce d'une raie et l'allure pataude et engoncée d'un plongeur, pour se dire qu'il nous reste encore beaucoup de travail à faire. Le vilain petit canard de la fable subaquatique a encore un long chemin à parcourir avant d'atteindre l'état de cygne, animal proprement stupide mais gracieux et élégant.


Etre hydrodynamique, pourquoi ?

Quel que soit le déficit du commerce extérieur, le nouveau mari d'Elisabeth Taylor et la vitesse de la comète de Halley, rien n'y change, l'eau reste approximativement 800 fois plus dense que l'air. Résultat : tous les mouvements d'un être humain sont atrocement gênés une fois que l'on plonge le dit primate dans l'eau. Ce n'est pas notre élément et notre espèce n'a pas évolué pour se déplacer dans ce milieu si différent. Rassurons nous malgré tout par le fait qu'un poisson hors de l'eau a l'air tout aussi bête.
L'un des soucis du plongeur est que ses mouvements dans l'eau sont freinés, et nécessitent par conséquent beaucoup plus d'énergie que leur équivalent sur terre. Pour dissiper tout doute à ce sujet, il suffit d'organiser une course de vitesse entre un nageur, un marcheur en bord de plage et un marcheur dans l'eau (s'il a pied…). A efforts égaux, le terrestre reste gagnant.
C'est là que réside le cœur du problème. Pour se déplacer sous l'eau, il faut beaucoup d'efforts et par conséquent beaucoup d'énergie pour nos muscles. Au niveau cellulaire, cela implique entre autres un régime alimentaire adapté et surtout beaucoup d'oxygène. Notre handicap sous l'eau influe directement notre consommation d'air, et par là même, notre autonomie. Arriver à être plus hydrodynamique, c'est réduire notre frein à l'avancement, nos efforts et notre consommation.

Si les poissons avaient un tant soit peu le sens de l'humour, ils passeraient leur temps à se moquer des plongeurs. En effet rien n'est moins esthétique sous l'eau. Les mouvements du plongeur sont difficiles, souvent disgracieux et toujours peu performants. A tel point que s'il y avait une technique à enseigner à tout plongeur expérimenté, ce serait celle permettant de devenir beau et élégant sous l'eau. Palmage, mouvement des bras, position dans l'eau, réglage de l'équipement, seraient au programme de ce cours de maintien corporel du parfait plongeur. Et c'est d'autant plus vrai qu'un photographe ou un vidéaste risque à tout moment d'immortaliser ce manque de grâce, pour la plus grande honte du plongeur pris en flagrant délit de "syndrome de Quasimodo" (celui qui veut nous faire croire que la vraie beauté est à l'intérieur…).

La troisième raison pour laquelle l'hydrodynamisme joue un rôle important en plongée, c'est tout simplement dans le souci de ne rien abîmer. En effet une mauvaise position dans l'eau et des mouvements inefficaces peuvent entraîner des dommages à deux éléments essentiels de l'équation subaquatique : le matériel du plongeur et son environnement. Ainsi la combinaison aux coloris choisies avec tant d'attention se retrouvera rapidement en lambeaux si les genoux viennent trop souvent tâter du corail. Sans parler de la peau du plongeur.
Quant au corail, la faune, la flore et l'environnement en général, des contacts répétés avec des palmes et des scaphandres risquent fort de bouleverser en profondeur un paysage souvent fragile et déjà agressé. La gorgone arrachée par un faux mouvement nécessitera de longues séances de psychanalyse pour se remettre de ce traumatisme, et le Bernard l'ermite à la coquille écrasée devra se rabattre sur une opération de chirurgie esthétique fort coûteuse.


Etre hydrodynamique, comment ?

1. Le matériel

Etre hydrodynamique sous l'eau n'est pas un don divin mais plutôt une lente et minutieuse réflexion sur l'équipement de plongée que l'on emporte avec soi. Tout comme les constructeurs automobiles ou aéronautiques testent et expérimentent chacun des éléments constituant leurs diaboliques machines, le plongeur doit penser aux conséquences de chaque partie de son matériel.

Ainsi le lestage va-t-il avoir une influence déterminante sur la position du plongeur dans l'eau. Pas assez lesté, il faudra palmer en permanence pour rester au fond. Trop lesté et il faudra soit palmer pour ne pas descendre, soit gonfler son gilet et augmenter ainsi son encombrement. Dans les deux cas, finies les économies d'énergie.

L'une des pièces d'équipement ayant le rôle le plus important dans la quête vers l'hydrodynamisme absolu, c'est justement le gilet. Son ajustement et son réglage son primordiaux. Mais avant tout, sa taille. En effet un gilet trop grand et une grande quantité d'eau s'engouffre par l'encolure et les manches lors des déplacements horizontaux. C'est autant de litres d'eau supplémentaires à mobiliser pour se déplacer. Le gilet doit être bien ajusté, réglé près du corps afin d'en épouser au mieux les contours. Inutile donc d'avoir un stab trop grand afin d'être confortable et d'avoir un grand volume en cas de besoin. C'est un bon moyen de diminuer inutilement son autonomie.

Ce besoin d'ajustement est également valable pour la combinaison isothermique. Trop serrée, elle gêne les mouvements et trop grande, elle protège moins du froid et surtout freine plus dans les déplacements. C'est en particulier le cas de certaines combinaisons étanches, volontairement larges afin d'avoir un sous-vêtement épais en dessous.

Un éléments que l'on oublie souvent, ce sont les nombreux tuyaux qui proviennent du détendeur. On trouve, dans le désordre : un deuxième étage principal, un deuxième étage de secours, un Direct System, un manomètre et éventuellement un autre Direct System, cette fois pour la combinaison étanche. La plupart de ces tuyaux peuvent pendre lorsque le plongeur est en position horizontale. Ils freinent d'autant plus le plongeur, à la manière d'une drisse écartée d'un mat de voilier, qui en augmente le fardage. La règle est de tout avoir près du corps, attaché, quelle que soit la position adoptée.

Enfin ce qui est valable pour les tuyaux l'est aussi pour tout le reste de l'équipement. Une lampe ou gros phare, un sac filet, des tables de plongée agrémentées de mousquetons dans tous les coins. Tout cela contribue à freiner le plongeur dans ses mouvements. Et même si cela peut paraître insignifiant, c'est l'addition de tous ces éléments qui contribue au manque d'hydrodynamisme d'un plongeur. Chaque détail compte.
Alors que dire d'un plongeur Tek lourdement harnaché et chargé en bouteilles, détendeurs, Wings de gros volume et autres sangles et tuyaux. Rien, si ce n'est qu'il constitue l'erreur absolue en matière de mobilité et de déplacement, au même titre qu'un mouton à cinq pattes dans un numéro de funambule. Tout dans le domaine de l'équipement Tek reste à revoir et à améliorer.


2. Le corps

Tout le monde est fasciné par l'économie de mouvements et la facilité de déplacement de créatures marines telles que les requins. Les corps sont profilés, les mouvements minimes et tout semble tourné vers un but unique : l'efficacité et le rendement. C'est donc une affaire d'économie et le plongeur devrait s'en inspirer.

Il n'est en effet par rare de voir des plongeurs au palmage peu efficace, s'aidant des bras pour avancer ou changer de position.
Au contraire, les mouvements doivent être lents et amples. L'idéal est d'avoir constamment les bras le long du corps et de ne pas les utiliser pour se déplacer car ils sont peu performants sous l'eau, en comparaison des palmes, et leurs muscles sont de grands consommateurs d'énergie. Les changements de direction et de position dans l'eau, peuvent se faire à l'aide de la respiration, avec un peu d'entraînement et une bonne prise de conscience des variations de flottabilité. Une inspiration un peu forcée fait remonter le haut du corps, alors qu'une expiration le fait descendre. Et pencher le corps d'un côté permet souvent tourner l'intégralité du corps, ce qui évite d'être obligé de se redresser en position verticale pour repartir dans une autre direction. Mieux vaut exploiter au maximum l'équilibre du corps sous l'eau, plutôt que de vouloir lutter contre des lois physiques dont la seule joie semble de vouloir nous faire gaspiller des litres d'air.

Le palmage doit être lent. L'efficacité ne réside pas dans la fréquence des coups de palmes, mais plutôt dans leur rendement. Il faut travailler à l'économie et laisser à la palme le temps d'accomplir tout son mouvement. Il est parfois plus efficace, et moins fatiguant, de laisser quelques secondes entre chaque coup de palme, mettant cet instant à profit pour glisser un peu sur son élan, à la manière d'un patineur.

La position horizontale est de loin la plus hydrodynamique. Sans vouloir jouer pour autant au missile de croisière ou à la fusée V2, plus on est profilé, plus on avance facilement dans l'eau. Une répartition du lestage et de l'ensemble du matériel, ainsi qu'une bonne visualisation de la position du corps à chaque instant, sont des atouts majeurs dans cette recherche incessante de l'économie de mouvements.


Il semble donc que l'hydrodynamisme constitue une recherche perpétuelle chez le plongeur soucieux de son autonomie en gaz, de son esthétique dans l'eau et de son impact sur ce qui l'entoure. Le choix du matériel doit par conséquent être l'objet d'un soin attentif, tout comme l'apprentissage des techniques de flottabilité et de locomotion.
C'est à ce prix que l'on profite pleinement de ce plaisir qui nous est donné de nous déplacer dans un espace à trois dimensions, et d'améliorer sans cesse notre confort et nos performances. A la manière d'un Jonathan Livingston. La liberté, en somme.

Note importante : aucun goéland, aucun canard et aucun Bernard l'ermite n'a été blessé ou maltraité lors de la réalisation de cet article.

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