Guide comportemental à l'usage du plongeur embarqué sur un bateau et non dans une galère

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Par Cédric Verdier

 

Le plongeur n'a rien à faire sous l'eau !

Cette affirmation volontairement choquante est le fruit d'une observation clinique et d'une étude méthodique effectuée par un anthropologue en herbe qui fréquente les centres de plongée avec assiduité mais néanmoins avec réalisme.
Etre sur l'eau n'est qu'une étape transitoire entre être sous l'eau, le but de l'activité plongée, et être sur Terre, le lot quotidien du plongeur défroqué. Etre sur l'eau n'a rien de naturel et nécessite une démarche volontaire parfois proche du masochisme.

1er postulat : Un bateau, ça bouge.
Et contrairement à l'image médiatisée que nous transmettent les Parliet, Tabarly et autres De Kersauson, Un bateau, ça peut beaucoup bouger et à ce moment là, on est malade.

2ème postulat : Un bateau, c'est toujours trop petit.
Prenez n'importe quel plaisancier, voileux ou abondamment motorisé, et demandez-lui son avis. La réponse sera immanquablement : "Mon bateau ? superbe, mais à l'usage, il lui faudrait un bon mètre de plus". Transposez cela au bateau de plongée où l'on entasse allègrement une quarantaine de gaillards lourdement équipés (et plus ça va, plus ils sont équipés, les bougres !) et vous aurez une idée de la situation.

Ces postulats, étayés par une étude systématique réalisée sur un échantillon de deux plongeurs représentatifs de la population mondiale des plongeurs, nous définissent les bases mêmes d'une situation à laquelle nous sommes confrontés lors de la pratique de la plongée sous-marine, que ce soit en mer mais parfois aussi en lac. Force est alors de constater que quelques règles élémentaires de savoir vivre permettraient d'améliorer les choses et de séparer le plongeur civilisé moderne et la brute animale en Néoprène.

Règle N°1 : Ne pas confondre tangage et langage.
Etre marin, c'est un métier. Et un rude même. Mais, par une curiosité de la nature qui veut que chaque corporation ait son propre langage, les marins n'échappent pas à cette tradition. Les gens de mer ont une langue, un jargon aussi hermétique que celui des informaticiens ou des œnologues. Mais en plus, ils s'en servent et le font savoir haut et fort. Honte à vous si vous n'êtes qu'un plongeur issu des brumes citadines. Pour vous, la proue et la poupe sont d'énigmatiques figures de style, bâbord et tribord dépendent du sens de la marche et de savoir si vous êtes droitier ou gaucher. Vous confondez cambuse et cambouis (mais vous n'êtes pas le seul !). Pour vous, un taquet est un coup de poing en pleine figure et l'échelle Beaufort est bien moins pratique qu'une échelle perroquet.
Face à la gouaille expressive des marins du bord, la voix du plongeur est minoritaire. Les commandements sont impératifs et n'acceptent aucune hésitation dans leur exécution. Il vous faut réagir à la seconde ou vous effacer dans le décor. Pas de demi mesure. Avec un peu de travail, vous intégrerez rapidement ce vocabulaire ésotérique afin qu'un processus cérébral de traduction un "Larguez les amarres" un peu sibyllin en un "Jette les ficelles sur le trottoir" bien moins pittoresque.

Règle N°2 : Espace vital ou espace fœtal ?
La place est une denrée rare sur un bateau. Dans votre vie professionnelle, votre flegme britannique et votre sens inné de la confusion vous ont permis d'obtenir un bureau bien à vous. Maintenant que vous êtes isolé, vos collègues de travail, longtemps excédés par votre conception artistique du désordre, peuvent à présent soigner leurs nerfs affaiblis. Mais même dans vos loisirs, point de salut. Au moins en plongée vous pensiez pouvoir donner libre cours à votre créativité désorganisatrice en répartissant généreusement votre matériel sur tout le bateau. Malheureusement on retrouve partout les mêmes gêneurs, les mêmes médiocres dont le sens esthétique ne perçoit pas l'étincelle de génie dans le fait que vous posiez votre combinaison bien humide sur les vêtements de ville, que vos palmes se trouvent de l'autre côté du bateau et que votre ceinture de plomb viennent se lover dans le giron moelleux du masque optique de vote voisin. Devant un tel soucis de conformisme, vous voilà obligé de vous recroqueviller au bout d'un banc en bois bancal (les amateurs apprécieront), tout votre matériel sagement rangé dans un triste sac, avec au fond de la gorge, une amertume de créativité refoulée. Si l'on vous laissait faire, vous transformeriez sans la moindre hésitation un simple bateau de plongée en une œuvre digne du facteur Cheval.

Règle N°3 : Partir, c'est vomir un peu.
Soyons pragmatiques et réalistes. L'utilité d'un bateau de plongée, c'est de nous conduire d'un point A (le port) à un point B (le site), le plus rapidement, confortablement et en sécurité possible. Bien que tous ces critères ne soient pas toujours remplis, le point commun entre tous les bateaux de plongée, c'est qu'ils bougent. Et même à l'arrêt, ils bougent, que c'en est énervant à la fin tout ce mouvement ! Et chez certains plongeurs, ça les travaille au corps, ça les retourne, ça les réduit, ça leur dérange les organes de l'équilibre, façon centrifugeuse déréglée.
Au final, un mal de mer carabiné qui ferait passer inaperçu un rassemblement de raies mantas aux yeux d'un photographe sous-marin.
Alors face à cette calamité des dieux, fatalisme et prévention restent le remède. Le bateau de plongée se transforme alors mystérieusement en pharmacie, épicerie et salle de yoga. Mais le pire, c'est l'injustice flagrante à propos du mal de mer. Car tous les plongeurs ne naissent pas libres et égaux en droit. Certains renient leur famille à la moindre vaguelette alors que d'autres ne deviennent "l'ami des poissons" que lorsque la mer est démontée. Dans tous les cas, le savoir vivre veut que l'on s'inquiète au préalable du sens du vent.

Règle N°4 : Nitrox, ni trop peu.
L'exemple du Nitrox est caractéristique du sans gêne qui règne sur les bateaux de plongée. Mais il y en a d'autres, par exemple l'ordinateur de plongée. Tout cela est lié au temps de plongée. Alors que vous vous démenez comme un diable pour consommer l'intégralité de votre bouteille le plus rapidement possible, d'autres plongeurs ne trouvent rien de mieux que de multiplier les astuces et les accessoires afin de rester immergés des durées inacceptables. Cela ne peut que provoquer votre indignation. Alors que vous vous êtes surpassé afin de respecter la règle des 15, en vidant une bouteille de 15 litres en 15 minutes à 15 mètres (on vous appelle maintenant le Zeppelin), vos condisciples font traîner les choses et vous font attendre sur le bateau. Mais les règles de savoir vivre sont là et vous font accepter la différence, d'autant que vous êtes maintenant déséquipé et changé et que la seule chose qui vous reste à faire est de discuter avec la charmante personne (homme ou femme) qui n'a pu descendre à cause de ses oreilles et dont la profonde déception vous oblige à lui prêter une épaule consolatrice.

Règle N°6 : A bon détendeur, salut !
Cela devait arriver. Face à tant de promiscuité à bord, votre détendeur (celui avec des pierres précieuses dedans), votre ordinateur, ou tout autre équipement à fort coefficient taille/prix, a préféré vous quitter et vivre sa vie en solitaire. C'est tout au moins ce que vous pensez au début, croyant qu'une vague traîtresse vous a privé à tout jamais de cet équipement dont le prix comblerait la dette extérieure d'un pays en voie de développement. Puis le doute s'insinue dans votre esprit lorsque vous voyez des rictus se dessiner sur les visages fourbes de vos collègues de palanquée. Bien que ce ne soit qu'une simple malveillance de la part d'un plongeur démuni, vous y voyez alors un acte maléfique digne des plus grands criminels. Et comme cela arrive en général après la plongée, vous commencez à vérifier le vieil adage selon lequel les requins ne sont pas tous sous l'eau. Au fur et à mesure que les minutes s'égrènent, vous imaginez trahisons, complots et machinations. "Toi aussi, Brutus".
Mais le savoir vivre est là. Même si un hérétique a commis ce larcin sacrilège, ne vous transformez pas en Grand Inquisiteur afin de soumettre à la question tous les plongeurs sur le bateau. Vous n'avez pas les outils pour cela, à part peut-être la ceinture de plomb (non fondu). Un simple contrôle effectué diplomatiquement par le seul maître à bord après Dieu, permettra de dévoiler une méprise et la confusion innocente entre deux équipements similaires. En cas d'agissements réellement punissables de la part d'un plongeur, la civière et une chaîne d'ancre fourniraient l'équivalent de la planche savonnée utilisée au bon temps des corsaires du Roi et vous permettraient de soulager la communauté de la présence d'un importun.

Règle N°7 : La cueillette des champignons.
Puisque promiscuité il y a, autant l'assumer complètement. Si vous souhaitez passer pour un bon plongeur en collectivité, n'arborez jamais un air hautain et dégoûté. Les plongeurs forment une grande famille, et cela implique quelques familiarités et quelques libertés. Evitez donc toute remarque désobligeante lorsque votre voisin salive abondamment dans son masque et le rince ensuite dans le bac d'eau douce où repose votre détendeur. Vous empêcherez ainsi qu'une situation banale chez les plongeurs ne se transforme en une scène de pugilat. Rappelez-vous qu'il faut éviter tout effort avant et après la plongée !
Respectez donc le même mutisme désabusé lorsque, alors que vous étiez innocemment assis à remplir votre carnet de plongée, vous découvrez à hauteur de votre visage les parties charnues de l'anatomie de votre voisin suralimenté et dévêtu. Pas un mot, pas une remarque, ou vous risqueriez de passer pour un snob, signe d'infamie chez les frères plongeurs. Alors acceptez avec fair-play les échanges d'embout avec un plongeur à l'hygiène bucco-dentaire sporadique. Ne détournez pas le regard des indispensables mucosités, toux, expectorations et mouchages énergiques qui sont autant d'éléments du cérémonial ampoulé de la grand messe subaquatique.
Ou choisissez un bateau plus sélect.

Les sept règles du savoir vivre sur un bateau de plongée vous permettront de vous sentir à l'aise dans les situations les plus fréquemment rencontrées. Le respect de ces règles élémentaires et incontournables feront de vous un véritable plongeur de bateau, et plus le bateau est petit, plus ce respect est impératif et continuel.
Sinon, il vous reste la possibilité de plonger à partir du rivage.

(Paru dans Apnéa)

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