L'art de la démonstration |
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Par Cédric Verdier
Une des clés de l'apprentissage d'un geste moteur réside dans la visualisation et la mémorisation de ce geste par l'élève. On parle souvent de pédagogie par l'imitation. Il ne s'agit en réalité que de la première étape d'un processus d'apprentissage, mais c'est certainement l'étape la plus importante.
Depuis notre plus jeune âge, la plus grande majorité des gestes que nous accomplissons quotidiennement ont été appris suivant cette méthode.
La validité de la réalisation dépend du modèle. Cette méthode est valable aussi bien pour apprendre à écrire que pour voler une mobylette en moins de 30 secondes.
1. D'abord regarder un exemple en situation d'une technique qui fonctionne (phase de visualisation) => couper l'antivol au coupe-boulon.
2. Puis mémorisation de cette technique afin de la restituer (phase de schéma mental) => se rappeler comment cacher le coupe-boulon sous le blouson.
3. Répétition de cette technique pour en obtenir la maîtrise complète (phase d'automatisation) => une vingtaine de mobylettes dans la journée.
4. Enfin adaptation de cette technique dans différentes circonstances plus ou moins éloignées de celles des conditions d'apprentissage initial (phase d'adaptation contextuelle dans une situation à problème) => piquer une mobylette dans un parking éclairé alors qu'il y a une ronde de police.
L e processus est valable pour tout type de geste moteur, du plus simple au plus complexe, et s'applique donc parfaitement aux exercices pratiques enseignés en plongée sous-marine. Afin d'en améliorer l'efficacité, il convient pour le moniteur, de respecter certaines règles et d'utiliser certaines astuces propres à aider les plongeurs débutants.
Comprendre pour ensuite restituer
La visualisation d'une technique peut se faire de plusieurs manières, l'une d'elle étant la vidéo. Il peut être très efficace que l'élève puisse analyser une technique de plongée dans un contexte adéquat. Si l'élève peut tranquillement regarder une vidéo chez lui, repasser une séquence, voire même l'analyser au ralenti, son aptitude à en comprendre le mécanisme n'en sera que facilité. Ensuite les explications orales du moniteur, ou écrites par le biais d'un manuel de cours, n'auront que plus de signification et d'impact pédagogique.
Bien sur, la démonstration de la technique par le moniteur reste l 'élément clé. Elle doit obligatoirement être lente, exagérée et décomposée afin que l'élève distingue clairement les étapes qui la composent. Elle doit aussi paraître facile afin que la motivation et la confiance de l'élève soient maximales. Elle doit enfin correspondre le plus possible à ce que l'on attend de l'élève, dans la phase de restitution, et être effectuée dans les conditions les plus proches possibles de celles de cette restitution.
Les démonstrations à terre.
La clé de l'apprentissage est la représentation la plus réaliste possible de la technique à apprendre. On comprend alors que simuler une technique de purge du détendeur, à terre et sans matériel, ne réponde pas à ce critère. Certains moniteurs essayent de palier à cela en utilisant réellement le matériel, mais à terre. Messieurs prenez garde car le lumbago vous menace lorsque vous désirez montrer à vos élèves comment enlever et remettre le scaphandre (que ce soit sur le côté ou pour certains nostalgiques amateurs de sensations fortes, par dessus la tête). Le démontrer sous l'eau ne serait-il pas plus facile ? Si vous désirez commenter en même temps, la vidéo est alors la solution.
Que dire des techniques de stabilisation en pleine eau simulée au bord d'une piscine. Cela relève soit de l'imagination, soit des techniques de lévitation indienne.
Une petite remarque concernant les commentaires effectués pendant une démonstration. Lorsque que quelqu'un parle en même temps qu'il agit, on a souvent tendance à regarder son visage plutôt que ses mains. C'est normal, tout le monde a été élevé comme cela. Rappelez-vous votre mère vous disant "Regardes moi quand je te parle", le tout ponctué d'une magnifique baffe (ça sent le vécu, non ?). Cela peut donc nuire à la perception du geste par l'élève. Mais certains commentaires sont nécessaires. A utiliser donc avec modération.
Les démonstrations dans l'eau.
La démonstration doit s'effectuer dans l'eau, en surface ou au fond suivant l'exercice, mais en utilisant si possible le matériel et la technique qu'utilisera l'élève.
Là encore l'imagination n'est pas l'allié du moniteur. L'élève aura beaucoup de mal à assimiler une technique si le moniteur lui en montre une autre mieux adaptée à son matériel personnel. Par exemple, une remontée à la bouée est un exercice délicat et son apprentissage relève toujours du casse-tête pédagogique. Mais en faire une démonstration à l'aide du stab et du vêtement sec alors que les élève n'auront que le stab, voilà qui est sans aucun doute une gageure.
De même, apprendre à des élèves à enlever et remettre leur ceinture de lest alors qu'ils sont équipés de stab avec lest intégré, semble un tant soit peu étrange.
Mais effectuer une démonstration correcte est loin d'être facile et il faut de longues heures d'entraînement avant qu'un moniteur puisse démontrer un décapelage / recapelage du scaphandre au fond, de manière lente et parfaite, en restant stable et en décomposant chaque phase. La plupart du temps, cela ressemble plutôt à un mélange étonnant entre la Macarena et la lutte gréco-romaine, le moniteur tentant vainement de garder un semblant de flottabilité négative en vidant ses poumons comme des raisins secs. Quand il ne se retrouve pas lui-même en train d'étouffer, piteusement emmêlé, le tuyau du Direct System comprimant dangereusement sa carotide.
Imaginons l'angoisse de l'élève face à une telle démonstration : "Si mon moniteur ressemble à Zebullon lorsqu'il fait cet exercice, alors que c'est son métier, pour moi cela va être un véritable massacre".
Et c'est vrai que le moniteur dans ses démonstrations doit s'efforcer d'être un exemple d'aisance pour son élève qui le considère, parfois à juste titre, comme un presque poisson, fruit des amours coupables entre un pédagogue et une sirène. Et un poisson pané n'a jamais été un exemple pour personne.
On peut donc considérer qu'une note esthétique ne peut que renforcer la qualité de la démonstration et la confiance qu'a l'élève dans son moniteur.
Pour arriver à cette perfection démonstrative, plusieurs astuces peuvent aider.
On peut ainsi s'inspirer du modèle que sont les hôtesses de l'air lors des démonstrations des consignes de sécurité (le truc que l'on ne regarde jamais en avion !). Tous les critères précédemment énoncés sont remplis. C'est lent , exagéré et les commentaires sont donnés par des haut-parleurs dont on ne peut regarder le visage. Bref, c'est beau comme une crèche !
On peut également penser aux techniques des comédiens qui arrivent à suggérer de nombreux éléments dans un minimum de gestes. Mais de là à se transformer en mime Marceau subaquatique...
La démonstration doit être la plus épurée possible, débarrassée de tous les gestes parasites ou inutiles. On doit ainsi faire disparaître les petits coups de mains ou de palmes destinés à maintenir son équilibre ou les vidages intempestifs d'un masque qui a tendance à se remplir d'eau.
Une autre personne, assistant ou moniteur, peut même intervenir dans la démonstration afin d'indiquer de la mains aux élèves certains points clés, convenus à l'avance, qui pourraient passer inaperçus. Mais l'important reste toujours de n'effectuer qu'un geste à la fois afin que les élèves puissent concentrer leur attention dessus.
Tout cela se travaille. Le moniteur peut s'entraîner à cela dans l'eau, mais peut également, après une phase d'analyse de la technique envisagée, la répéter à terre, les yeux fermés ou devant une caméra vidéo.
Imaginons qu'un moniteur de plongée ait à démontrer une technique afin de récupérer à tout moment son détendeur, après l'avoir perdu ou volontairement enlevé (pour pratiquer un échange d'embout par exemple). La technique qu'il choisit d'enseigner consiste à effectuer un balayage du bras sur le côté droit, en se penchant un peu latéralement. Cette technique simple, quasi instinctive pour certains, est portant constituée d'une succession de gestes élémentaires. La démonstration pourra se décomposer de la manière suivante :
1. Positionné à genou, gilet vide, le moniteur enlève son détendeur de la bouche avec la main droite,
2. Il le lance derrière l'épaule,
3. Il reste quelques instants immobiles, afin que les élèves appréhendent clairement le fait qu'il expire continuellement de l'air et qu'il ne bloque pas sa respiration,
4. Il se penche lentement sur le côté droit,
5. Il reste immobile quelques instants, les élèves voyant clairement le détendeur venir, par gravité, se positionner sur le côté droit,
6. Le moniteur tend son bras droit en avant puis le passe lentement le long de sa cuisse et de la bouteille afin d'effectuer un large balayage,
7. Sans le chercher du regard, il remonte sa main gauche le long de son bras droit tendu en avant afin de rencontrer immanquablement le flexible du détendeur,
8. Il récupère le deuxième étage au bout du flexible et le repositionne dans sa bouche,
9. Il purge le deuxième étage, vraisemblablement à l'aide du bouton de surpression, car la démonstration en expiration active a été lente et il est presque à cours d'air mais garde le sourire…
La technique décrite s'applique dans ce cas là à un détendeur dont le flexible passe au dessus de l'épaule, le moniteur s'efforçant d'utiliser une méthode correspondant au type de matériel de l'élève. Pour des élèves ayant un flexible de 2ème étage passant sous le bras (certains détendeurs Sherwood), cette méthode ne sera pas valable et il lui faudra en démontrer une autre (à vous de chercher laquelle !).
Tous les exercices de plongée peuvent être ainsi décrits, décomposés puis démontrés afin de faciliter l'apprentissage de l'élève. Chaque geste que l'élève ne peut voir est un geste qu'il ne pourra assimiler et répéter. Une fois acquis ces séquences gestuelles, il pourra les automatiser pour les maîtriser parfaitement et les appliquer ensuite dans d'autres circonstances.
Mais chaque chose en son temps. Et demander à un élève d'apprendre un geste moteur sans qu'il en est eu une démonstration efficace par son moniteur relève du hasard.
Le moniteur reste le modèle et l'exemple, et ce à chaque instant.Enfin, ça c'est la théorie…
(Paru dans Octopus)